Créateurs, marques, enseignes : la bataille de l'attention gagne les rayons

Créateurs, marques et enseignes se disputent désormais l'attention du client jusque dans le rayon. Enquête auprès d'une vingtaine de pros de la com' magasin.
Créateurs, marques, enseignes : la bataille de l'attention gagne les rayons

Un matin d'été, dans un magasin U de Brest, une cliente de 70 ans interpelle Clément Posier. Elle ne comprend pas pourquoi il n'y a plus de sardines en rayon. L'associé des magasins de Recouvrance et de Kerichen lui explique : « Ce sont des vidéos TikTok qui provoquent des ruptures. Les gens surconsomment, et il nous manque des produits. » La scène résume un basculement que les équipes vivent désormais chaque semaine. Les réseaux sociaux ne se contentent plus de faire connaître les magasins : ils remplissent et vident les rayons.

Le phénomène dépasse largement la grande distribution. Selon une étude de la Paris Creator Week et de l'institut Coherent Market Insights, l'économie du contenu pesait environ 7 milliards d'euros en France en 2025, en hausse de 19% sur un an. La France compterait 350 000 créateurs qui monétisent leurs contenus, et ils pourraient être 1,5 million d'ici 2032. Côté usages, le Guide des réseaux 2025 d'E-Commerce Nation estime que 75,7% des Français sont présents sur les réseaux sociaux, qu'ils y passent en moyenne 1 h 48 par jour, et que ces plateformes influencent 87 % des acheteurs.

Pour ce dossier, nous avons interrogé une vingtaine de professionnels de la communication en magasin et en enseigne, puis mené plusieurs entretiens approfondis. Sur les répondants, plus d'un qurt ont déjà vécu une rupture ou un pic de demande lié à une tendance sur les réseaux, et neuf disent que cela arrive régulièrement. Les créateurs déclenchent la demande, les marques tentent de la capter, les enseignes doivent suivre. Trois acteurs se disputent désormais la même ressource : l'attention du client, jusque dans le rayon.

Les créateurs dictent le rythme des rayons

D'un questionnaire à l'autre, un nom revient plus que tous les autres : Ciao, la marque de boissons lancée par un youtubeur, avec son kombucha puis sa boisson énergisante. Chez Clément Posier qu'on a reçu sur le podcast, le phénomène a pris une ampleur inédite : « C'est hallucinant. Ciao Kombucha, ce sont des volumes de dingue qui viennent bousculer notre chiffre d'affaires en crémerie. On se bat entre magasins pour répondre à la demande. » Jade Le Pouezard, community manager au Carrefour Market de Grand-Champ, retient juin dernier comme le moment marquant. Dans un Super U, une community manager reçoit même des messages privés de clients qui veulent connaître les dates de réapprovisionnement de Ciao Energy.

L'influence ne passe pas seulement par les créateurs aux millions d'abonnés. Selon la même étude, les nanocréateurs, ceux qui comptent moins de 10 000 abonnés, sont majoritaires, et les microcréateurs génèrent plus de la moitié des revenus du secteur. En magasin aussi, l'effet peut venir d'audiences modestes mais très ciblées. Marie Lejeune, responsable communication du réseau Gamm vert et Jardiland dans les Hauts-de-France, l'observe sur ses propres publications : « Nous avons des ruptures récurrentes sur certaines plantes que nous publions. Elles ne font pas forcément le buzz, mais elles sont diffusées auprès d'une audience locale qualifiée. » La vague de la pistache, portée par le chocolat façon Dubaï, a eu le même effet à plus grande échelle : « Avec le buzz de la pâte de pistache, nos rayons terroir ont été dévalisés. » Certains contenus provoquent aussi des « appels incessants en magasin, parfois de personnes qui vivent à l'autre bout de la France ».

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Le prospectus papier s'efface, les réseaux sociaux prennent le relais. Devenus le premier média local des magasins, ils provoquent des ruptures en rayon en quelques heures. Mais à force de copier les mêmes trends, et avec l'arrivée de l'IA et des posts pilotés par le siège, beaucoup de points de vente y perdent leur identité. Dans ce dossier, on explique pourquoi la singularité locale est devenue l'avantage concurrentiel décisif.

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L'effet se lit d'abord dans les commentaires, explique une responsable de l'influence à la Coopérative U. « Dès qu'une créatrice puissante parle d'un produit, la section commentaires se remplit de messages comme "Je vais l'acheter dès demain", "Introuvable dans mon magasin" ou "Déjà en rupture chez moi !". » Le rayon devient la chambre d'écho de ce qui se dit en ligne.

Une nouvelle figure apparaît aussi : le dirigeant de magasin devenu créateur. Cloé Gault, 27 ans, gère un Carrefour Express dans le sud de la Vendée. Elle raconte son quotidien sur TikTok, jusqu'à ses aspects les plus durs. L'une de ses vidéos, qui montre un braquage et des agressions, a dépassé les deux millions de vues. Sa croissance a été soudaine : « J'avais déjà 10 000 abonnés avant de partager ma vie au magasin. Quand j'ai lancé mes premiers vlogs, ça a pris énormément d'ampleur : j'ai gagné 15 000 abonnés en deux mois. » Son objectif n'est pas commercial. « Je trouve ça très bien de pouvoir transmettre et donner envie à des jeunes de se lancer. Je pense que ça casse certaines peurs. »

L'exposition divise encore la profession. « Il y a deux types de personnes. Celles qui voient ça d'un bon œil et qui sont fières qu'on montre le métier et notre quotidien. Et celles qui ne sont pas à l'aise avec les réseaux sociaux et qui voient surtout le danger. » Dans son réseau actuel, elle se sent soutenue : « Au dernier comité de franchise, j'ai reçu beaucoup de soutien des autres gérants, du directeur territorial et de mon conseiller. Ils m'ont félicitée et encouragée à continuer. » Le magasin n'est plus seulement le lieu où l'on achète ce que les créateurs recommandent : il devient lui-même un sujet de contenu.

Nous avons essayé de contacter des influenceurs. Dans les Hautes-Alpes, on en est peu pourvus, mais c'est une recherche qu'on continue pour dynamiser le magasin. », Thibault Garcia, Intermarché La Fare-en-Champsaur

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