Il y a des héritages qu'on porte comme un fardeau avant de les porter comme une force. Robin, l'un des plus jeunes directeurs de magasin du mouvement Leclerc, a mis plusieurs mois à comprendre cela. Fils d'adhérents, revenu diriger le magasin familial de Bergues après un parcours qui l'avait d'abord conduit ailleurs, il incarne cette génération de jeunes dirigeants qui doivent réconcilier l'héritage reçu et l'envie d'écrire leur propre histoire. Échange sans détour sur le podcast sur la légitimité, la vision du commerce, la déconsommation et l'avenir de la grande distribution.
Un parcours qui passe par le détour
Rien ne destinait vraiment Robin à reprendre le flambeau. « Pour moi, c'était un boulot qui consistait, les étés, à mettre des boîtes de conserve en rayon. Donc ce n'est pas ce qui m'intéressait le plus. » Direction donc les sciences politiques, un monde qui ne lui plaît pas, puis une école de commerce à Lille. « Ce qui m'a permis aussi, au cours de mon alternance, de mieux comprendre le monde de la grande distribution, de voir des aspects que je ne connaissais pas, sur le management et le suivi des KPI. C'est quelque chose qui m'a plu. »
Ce détour n'a rien d'anodin, et Robin l'analyse avec recul. Le désir de faire autre chose avant de revenir tient d'abord à une quête de soi. « Je pense qu'on a tous envie de créer sa propre histoire. Mes parents ne sont pas des fils d'adhérents, ils sont partis de rien, ils ont dû faire leurs emprunts comme tout le monde pour prendre une boîte qui ne valait rien. Quand on a été bercé là-dedans, dans une famille d'entrepreneurs, on a aussi dans la tête l'idée de vouloir faire son propre chemin par soi-même. » Et puis vient le retour, presque naturel. « Comme certains, après leurs études, reviennent chez eux, à leurs origines. Ça m'a fait beaucoup de bien de revenir à l'endroit où j'ai grandi. »
« À la fin, les gens auront toujours besoin de manger. La question, c'est comment on leur donne à manger ? »
La légitimité, ce combat de plusieurs mois
C'est le sujet qui revient chez tous les héritiers, quel que soit leur âge. Robin ne le contourne pas. « J'ai eu beaucoup de mal à créer une légitimité et je l'ai mal vécu. » Le mouvement Leclerc impose justement aux fils d'adhérents un parcours en dehors de leur centrale d'origine. Cette obligation de faire ses preuves ailleurs, incognito, lui a donné une légitimité technique avant de rentrer chez lui. « Quand on est dans une autre centrale, on est sur le carrelage, personne ne nous connaît. Ça nous apporte une légitimité technique qui fait que, quand on revient chez soi, on n'est pas perdu, et des fois on peut même en savoir plus. »
Mais le vrai déclic est ailleurs, dans l'acceptation. « Je pensais que ça allait s'éliminer, mais non. J'ai toujours eu un problème de légitimité en me demandant qui je suis. Il y a des gens en face de moi que je connais depuis que je suis bébé, ils ont 20-25 ans d'expérience, je suis qui pour leur dire de faire ci ou ça ? » Le tournant survient quand il cesse de fuir son héritage. « Ça a été beaucoup mieux à partir du moment où j'ai arrêté de vouloir rejeter cet héritage et où, au contraire, je l'ai embrassé totalement. Je suis fils d'adhérent et j'y peux rien. Les gens nous verront toujours comme un fils de patron. Autant en jouer, et surtout l'accepter en responsabilité. »