Trente-neuf degrés à l'intérieur du magasin, quarante-quatre dehors. Le chiffre vient d'une salariée d'une grande surface de bricolage, qui a vu sa direction basculer du jour au lendemain sur des horaires d'été : ouverture à 9h, rideau à 12h30, et l'après-midi tout le monde rentre chez soi. C'est l'exception. Dans la plupart des points de vente, on reste ouvert, on reste debout derrière le rayon, et on attend que ça passe.
La question a été posée dans un groupe de salariés de la grande distribution, en pleine vigilance orange : est-ce que d'autres travaillent dans des magasins non climatisés ? Les réponses ont afflué par centaines. Elles disent toutes à peu près la même chose. Le sans-clim est la norme, pas l'exception.
Pas de clim, et rarement de plan B
Le décor se répète d'un témoignage à l'autre. Pas de climatisation, souvent pas de ventilateur non plus. Quand il y en a, il tombe en panne : une clim qui « marche rarement » et quatre brumisateurs pour sept personnes, raconte un salarié. Ailleurs, c'est l'eau qui manque, ou les mouches qui s'invitent dans un magasin laissé portes ouvertes.
Les pires postes ne sont pas ceux qu'on croit. La boulangerie cumule la chaleur de l'été et celle des fours. Une salariée explique qu'elle apporte son propre ventilateur, sinon elle ne tient pas. Et le frais ne protège de rien : on y a chaud aussi, là où l'on imaginait un refuge.
Restent les coulisses, que les clients ne voient jamais. La réserve transformée en étuve. La salle de repos décrite comme « une fournaise ». Détail qui en dit long sur les priorités : dans un magasin, le robinet d'eau froide de la salle de pause est cassé depuis des mois ; seul le chaud fonctionne. Impossible de se rincer les mains à l'eau fraîche pendant la pause.
Face à ça, les mesures relèvent souvent du minimum. Des bouteilles d'eau mises à disposition, parfois juste l'eau du robinet. Quelques pauses supplémentaires accordées au cas par cas. La climatisation, elle, reste presque toujours hors de question, jugée trop chère ou trop lourde à installer. Une poignée de salariés décrivent l'inverse : clim qui fonctionne, chefs « compréhensifs », horaires aménagés. Ils sont minoritaires, et le savent.
« Les pires postes ne sont pas ceux qu'on croit : la boulangerie cumule la chaleur de l'été et celle des fours. »

« Et la santé ? » : la ligne de fracture, « Même dans le frais, on a chaud. »
Le plus frappant n'est pas la chaleur. C'est ce qu'elle révèle entre collègues. Sous la question initiale, deux camps se sont formés.
D'un côté, ceux qui renvoient les plaignants à leur supposée mollesse. « De mon temps, nous n'avions pas de clim et nous ne nous plaignions pas. » « Les Français, toujours dans l'exagération. » Quelques-uns vont plus loin, jusqu'au mépris ouvert : démissionnez et allez essayer la couverture, le bâtiment ou l'agriculture ; « ça va vous aller survivre ». Le refrain « pauvre France » revient comme une signature.
De l'autre, ceux qui ramènent la discussion à un point simple. La pénibilité d'un autre métier ne supprime pas la sienne. À l'argument « ils font comment, ceux qui bossent dehors ? », une salariée répond que le sujet n'est pas là : on n'est pas sur un groupe du bâtiment, et les clients aussi font des malaises dans les rayons. Une autre note ce que les anciens oublient : les étés sont plus longs et plus intenses qu'avant, et les portes désormais posées sur les meubles froids ont supprimé la fraîcheur qui circulait autrefois dans tout le magasin.
Entre les deux, une troisième voix, plus opérationnelle, finit par s'imposer. Elle tient en quelques mots : CSE, CSSCT, délégués syndicaux, médecine du travail, droit de retrait. « Nous ne sommes pas des serfs », tranche une salariée, qui conseille de prendre la température au thermomètre et de faire remonter les chiffres. C'est, de loin, le conseil le plus utile du fil. Et le plus rare.
« Le seuil des 30 °C n'est pas un interrupteur : c'est un signal d'alerte, pas une règle. Le droit de retrait s'apprécie au cas par cas, pas au thermomètre. »
Ce que dit la loi depuis juillet 2025
Car le cadre a changé, et beaucoup l'ignorent encore. Le décret du 27 mai 2025 est entré en vigueur le 1er juillet 2025. Il crée dans le code du travail un chapitre entier consacré à la prévention des risques liés aux épisodes de chaleur intense.
Concrètement, l'employeur doit désormais inscrire le risque chaleur dans son document unique d'évaluation des risques, et adapter l'organisation du travail dès la vigilance jaune de Météo-France : horaires décalés, tâches pénibles repoussées, pauses allongées. En vigilance orange ou rouge, il doit réévaluer chaque jour les risques, salarié par salarié, selon la température, la nature des tâches et l'état de santé de chacun. L'eau potable et fraîche n'est plus une faveur, c'est une obligation, à hauteur d'au moins trois litres par jour et par personne lorsqu'il n'y a pas d'eau courante. Et l'inspection du travail peut mettre une entreprise en demeure de se mettre en conformité sous huit jours.
Deux idées reçues méritent d'être corrigées, car elles circulent dans le fil. Non, il n'existe pas de température maximale légale au-delà de laquelle on arrête tout automatiquement. Le seuil des 30 °C souvent cité n'est pas un interrupteur : c'est un signal d'alerte, pas une règle. Le droit de retrait, lui, ne se déclenche pas à un chiffre mais à un danger grave et imminent pour la santé, que le salarié estime raisonnablement. Il existe, il est réel, mais il s'apprécie au cas par cas, pas au thermomètre.
Reste l'écart entre le texte et le terrain. La loi a beau exister depuis un an, elle n'a pas encore atteint la salle de repos où le robinet d'eau froide est cassé. Le décret protège ceux qui le connaissent et qui osent l'invoquer. Les autres continuent d'apporter leur ventilateur.
