Depuis fin juin, la canicule a frappé au moins 58 départements en vigilance rouge, et les salades en paient le prix fort. Dans les rayons, le constat est simple : il n'y en a plus, ou presque. En Île-de-France, dans le Sud-Ouest et les Hauts-de-France, les linéaires se vident en quelques heures et les clients, pris de court, se ruent sur les derniers stocks disponibles, accentuant encore la pénurie.
Le terrain confirme : la 4ème gamme est la plus touchée
Sur le terrain, les professionnels du rayon fruits et légumes sont unanimes : c'est la 4ème gamme (autrement dit les salades prêtes à l'emploi, en sachet) qui souffre le plus. Les commentaires laissés ces derniers jours dans un groupe professionnel de la distribution donnent une idée concrète de l'ampleur du problème.
Chez Leclerc, un responsable de rayon ne mâche pas ses mots : « la 4G, une catastrophe : des commandes à 1400 € passées pour en recevoir à peine le quart ! Et j'arrive je ne sais par quel miracle à faire un CA à peu près correct en général. Malheureusement, ça risque de durer : au vu des mails reçus, toutes les salades au catalogue jusqu'à fin octobre sont annulées ! », alerte-t-il.
Même constat chez Carrefour, où un chef de rayon décrit un rayon quasiment vide : « Rien en rayon pour les salades. J'ai un producteur local qui me fait batavia, chêne, blonde et laitue, mais même la centrale Carrefour ne livre que très peu. Mon banc de salades est plein dans mon magasin. » Un autre responsable, dans une enseigne différente, complète : « Quasiment pas de salade, et des produits qui arrivent de façon aléatoire. La liste des ruptures remplit quasiment une feuille A4. »
Côté Intermarché, un responsable chiffre l'impact sur ses commandes : « La 4G, la cata : sucrine, iceberg, etc. Compliqué, on fait avec, pas le choix. En moyenne semaine, on est à plus 8 à 10%. » Un autre va plus loin, évoquant une contagion à d'autres références fraîches : « 4ème gamme et gaspacho, c'est une horreur ! Et maintenant ce sont les salades première gamme qui sont impactées. Le peu que j'arrive à me procurer vaut une fortune à l'achat. »
Plusieurs remontées confirment que la tension déborde désormais sur d'autres produits frais : « 4G, salade vrac, concombre, courgette, ça commence aussi. C'est très compliqué à gérer, surtout que les clients ne comprennent pas malgré les affiches mises en rayon. » Un constat partagé par un autre commentaire : « 4G et maintenant salade première gamme… c'est bien beau le beau temps, mais tout brûle, et les restrictions d'eau, ça n'aide pas. »
Certains magasins tentent malgré tout de limiter la casse en changeant d'origine d'approvisionnement, comme le note un responsable de rayon : « La 4ème gamme surtout, le reste aucun souci. Les origines changent pas mal, avec des produits de Belgique ou des Pays-Bas pour compenser. »
Ce que ces témoignages confirment, c'est que la crise n'est pas anecdotique ni limitée à une enseigne : elle touche l'ensemble de la distribution, quel que soit le format ou la région.
Une production qui s'effondre sous la chaleur
Cette pénurie a une cause directe : au-delà de 38-40°C, les salades cessent de pousser. Passé 44-45°C, des températures relevées dans le bassin nantais et le Sud-Ouest, les feuilles brûlent avant même d'atteindre la taille de récolte, et la germination des graines destinées aux prochaines coupes est bloquée. Régis Chevallier, président de la Fédération des maraîchers nantais, parle d'une situation inédite, avec des pertes atteignant 99% sur certaines parcelles de jeunes pousses.
Sans irrigation moderne, les pertes oscillent entre 80 et 100%. Et quand l'arrosage permet de sauver une partie de la récolte, c'est la facture d'eau qui absorbe la trésorerie des exploitations, au point de menacer la pérennité de certaines fermes. À cela s'ajoutent, pour de nombreux producteurs, des épisodes d'orages et de grêle qui viennent achever des cultures déjà fragilisées.
Comment les magasins et les clients s'adaptent
Face à cette tension, deux leviers reviennent régulièrement côté distribution et conseil consommateur :
- Privilégier les salades cultivées sous abri, généralement plus résistantes et disponibles en sachet.
- Orienter les clients vers des alternatives moins sensibles à la chaleur : carottes râpées, choux, légumes de saison plus robustes.
Côté État, la ministre de l'Agriculture Annie Genevard a annoncé le déblocage d'aides exceptionnelles pour la filière, évoquant la nécessité de "faire preuve de pragmatisme" face à la canicule.
Cette crise illustre, une fois de plus, la vulnérabilité du frais aux aléas climatiques et la difficulté, pour les équipes en rayon, de gérer une rupture qu'elles ne maîtrisent pas tout en absorbant l'incompréhension des clients. Entre ajustement de l'assortiment, recours à des producteurs locaux ou à d'autres origines, et pédagogie en magasin, la débrouille reste, comme souvent, la variable d'ajustement du terrain.