Il fait 30 degrés dans le magasin, parfois plus. Un client passe en caisse, lance « ah vous êtes au frais, vous, c'est bien », et repart sans attendre la réponse. La réponse, une employée la donne quand même : « mais non Micheline, j'avoue je serais mieux chez moi sur mon canapé sous la clim ». La surface de vente est rarement le vrai problème. Ce sont les réserves, les fournils, les mezzanines de drive et les bureauxf sous les toits qui transforment l'épisode caniculaire en épreuve. Et d'un magasin à l'autre, l'écart est saisissant. Témoignages.
La même canicule, des conditions très inégales
Le premier constat qui ressort des témoignages, c'est l'absence totale d'homogénéité. Deux salariés de la même enseigne peuvent vivre la canicule de façon radicalement opposée. D'un côté, des magasins équipés et organisés. « De mon côté, super clim, bouteilles d'eau distribuées, rien à dire », résume une salariée. « Nous, de l'eau au frais, un ventilateur à chaque caisse et un brumisateur par îlot », décrit une autre. Un employé apprécie même la mesure : « la climatisation mais pas trop forte, et tant mieux ». Et l'affluence suit la météo : « beaucoup de clients le matin et très très calme l'après-midi ».
De l'autre, des sites où rien n'est prévu, ou presque. « Pas d'eau à dispo à part l'eau du robinet. Les filles dans les bureaux sous les toits travaillent dans une fournaise », raconte un salarié d'Intermarché. Ailleurs, « notre magasin n'a pas la clim, de plus peint en foncé, ce qui attire la chaleur », même si, ajoute la même personne, « des bouteilles sont même offertes aux clients ». Le point commun de ces magasins, c'est l'épuisement qui s'installe : la fatigue n'est pas un ressenti isolé, elle revient dans presque tous les témoignages. « On se fatigue beaucoup plus vite », « je rentre chez moi, je suis carrément K.-O. », « on est juste un peu moins efficaces ».
La donnée la plus parlante n'est pas un ressenti, c'est un thermomètre. C'est au drive que les chiffres montent le plus haut. « 35° en bas et 38° dans la mezzanine, quasi pas de circulation d'air, c'est étouffant », décrit un préparateur, qui n'a pour recours que « de l'eau fraîche stockée en chambre froide ». Une collègue complète le tableau : « pas de clim, deux ventilos qui peinent à fonctionner pour tout l'entrepôt. Bermuda autorisé mais t-shirt de l'enseigne obligatoire, en coton bien épais évidemment. On finit la journée avec des auréoles partout. »
Cette inégalité tient en partie à une réalité structurelle que les témoignages mettent bien en lumière. Le froid alimentaire produit du chaud. Une vendeuse au rayon traditionnel travaille à côté d'un meuble fromage en libre-service qui « libère de l'air chaud » en continu, avec « un petit et vieux ventilateur qui brasse du chaud ». Les groupes froids rejettent leurs calories dans le magasin, et les bâtiments anciens encaissent mal. C'est moins une question de mauvaise volonté qu'un sujet d'investissement et de conception des locaux. Plusieurs le reconnaissent, comme cette salariée pour qui « le magasin est climatisé sauf les réserves. On s'adapte et on va boire autant qu'on veut. »
Là où des mesures existent, elles tournent souvent autour des mêmes leviers. L'eau d'abord, sous toutes ses formes. L'aménagement des horaires ensuite. « On commence une heure plus tôt, on finit à la même heure », nuance une employée, pour qui le gain reste limité. Un salarié d'atelier décrit un ajustement plus net : « pas de clim, 30 degrés dans l'atelier, mais j'ai adapté mes horaires, je fais 7h-14h30 au lieu de 8h-16h30 ». Au drive, « certains peuvent quitter à 15h, sinon c'est 20h comme d'habitude ». La tenue, enfin, avec le bermuda souvent toléré. Et parfois un suivi de proximité : « je fais le tour régulièrement, étant RP, auprès des collègues pour ne pas oublier de se réhydrater », explique un responsable de point de vente.
Ce que la loi impose depuis l'été 2025
Sur le plan réglementaire, le cadre a changé récemment, et plusieurs salariés le rappellent avec précision dans les échanges. Le décret du 27 mai 2025 est entré en application le 1er juillet 2025 et renforce les obligations de l'employeur en cas de fortes chaleurs. Il prévoit notamment l'adaptation de l'organisation et des horaires de travail, l'augmentation de l'eau potable fraîche mise à disposition et le choix d'équipements permettant de maintenir une température corporelle stable.
Le socle reste l'obligation générale de sécurité inscrite au code du travail. L'employeur doit mettre à disposition de l'eau potable et fraîche à proximité des postes, en quantité suffisante, avec un minimum de trois litres par jour et par salarié en l'absence d'eau courante. Le décret introduit ensuite une logique de paliers calée sur la vigilance Météo-France. Dès la vigilance jaune, l'organisation du travail doit être adaptée. En vigilance orange ou rouge, l'employeur procède à une réévaluation quotidienne des risques, selon la température, la nature des tâches et l'état de santé des salariés. En cas de manquement, les salariés citent les recours : inspection du travail, CSE, et droit de retrait au titre de l'article L4131-1 en cas de danger grave et imminent.
Un point mérite d'être clarifié, parce qu'il revient souvent et qu'il est mal compris : la gourde personnelle. Interdire à un salarié de s'hydrater est illégal ; encadrer la présence d'une bouteille en rayon relève, lui, du règlement intérieur. Un commentateur démêle bien les deux : l'enseigne peut encadrer la bouteille en rayon « au même titre que manger un sandwich », notamment pour éviter les abus, tout en laissant l'accès à l'eau libre. Un autre raconte la solution trouvée dans son magasin : « on avait des bouteilles à disposition, mais comme certains en prenaient pour ramener chez eux, ils ont installé des fontaines. Ça limite les abus. » Dans les faits, beaucoup gardent leur gourde sans souci, et certains ne comprennent pas le débat : « on peut boire même devant les clients, je ne vois pas pourquoi on devrait se cacher pour boire ».
« Je rentre chez moi, je suis carrément K.-O. »
Et puis il y a les clients
La canicule ajoute une couche relationnelle que les salariés vivent parfois comme la plus usante. La phrase qui revient le plus, déclinée à l'infini, c'est ce « vous êtes au frais, vous » qui ignore les arrière-boutiques. « Oui, c'est ça, je bosse avec mes collègues entre 25 et 30 degrés », répond une employée. Une autre tente l'explication pédagogique : « mes produits, ça va, c'est à l'arrière qu'il fait méga chaud ». Et une vendeuse résume la hiérarchie des priorités du jour : « heureusement que mes stocks sont en frigo, j'apprécie plus mon frigo que les clients ».
Viennent ensuite les demandes que personne ne peut satisfaire. Les clients réclament ventilateurs et climatiseurs, en rupture partout. « C'est national et dans toutes les enseignes, c'est pareil », soupire un salarié face à l'incompréhension. Un client va plus loin : « vous avez des ventilateurs et des climatiseurs ? Non, désolée. Comment ça ? Ce n'est pas normal. » La pénurie d'équipements de rafraîchissement devient, pour le client, une faute du magasin. Au rayon, un vendeur encaisse une question qui résume l'époque : « je suis en vélo, vous pensez que je peux acheter du chocolat et rentrer chez moi sans qu'il fonde ? Il fait 42 dehors, je vous avoue qu'il y a peu de chances que je rembourse ce genre de choses. »
Reste une voix, minoritaire mais constante, qui invite à relativiser. Plusieurs rappellent que d'autres métiers sont bien plus exposés. « On est à l'intérieur, pas en plein soleil comme bien d'autres professions », pose une salariée. Un autre renvoie vers les cuisines : « allez bosser en cuisine, pantalon, veste, chaussures de sécurité, totalement impossible de se rafraîchir ». Et une salariée de jardinerie raconte une scène qui dit tout du décalage : « une cliente passe, oh les pauvres plantes, elles doivent avoir chaud. Oui madame. Plus d'empathie pour les plantes que pour moi sous 50°C. » L'argument est juste, et il coexiste avec l'autre réalité, tout aussi documentée par les témoignages.