On en a beaucoup parlé, puis un peu moins. Depuis deux-trois ans, le gaspillage alimentaire a quitté le devant de l'actualité. Mais le sujet n'a rien perdu de son acuité, bien au contraire. Pour faire le point sur l'état réel du marché, j'ai reçu Eve, directrice des partenariats de Too Good To Go, l'une des marques qui ont le plus fait pour démocratiser la lutte anti-gaspi en France. Échange sans détour sur les chiffres, le terrain, les équipes, et l'avenir d'un secteur arrivé à maturité.
Un problème qui reste massif, malgré les progrès
Si l'on entend moins parler du gaspillage, ce n'est pas qu'il a disparu, c'est que le marché a mûri. « Je pense que c'est inhérent au métier de commerçant d'avoir du gaspillage. La maturité, c'est sûr qu'elle est là », pose Eve. Elle cite une étude révélatrice. « Il y avait une étude aux journées Perifem sur l'avenir de la grande distribution, et le gaspillage alimentaire a été très peu traité. Pas parce qu'on s'y intéresse plus, mais parce qu'il y a déjà beaucoup de solutions sur le marché. »
Les chiffres, eux, donnent le vertige. La France jette encore 3,9 millions de tonnes de nourriture par an, soit 122 kilos par seconde. « Là, on va se parler pendant 30 minutes. C'est l'équivalent de 440 palettes qui vont partir à la poubelle pendant qu'on échange. Le problème reste toujours constant. » À l'échelle d'un magasin, le constat est le même. Le baromètre FCD-Perifem de septembre 2026 fait état de 0,71 % de casse nette sur le chiffre d'affaires alimentaire. Un chiffre qui paraît minuscule, mais qui trompe. « À l'échelle d'un magasin qui fait 20 millions de chiffre d'affaires, ça reste 142 000 euros. On peut se dire que ça s'améliore, mais le problème est toujours là. »
Un métier qui donne du sens
Directrice des partenariats depuis six ans, Eve décrit un métier qu'elle a embrassé par conviction. « J'ai fait le choix de travailler dans l'anti-gaspi, c'est littéralement mon métier de convaincre les gens que leurs invendus ont de la valeur. Je rencontre toute la journée des gens super engagés : des chefs de rayon qui ont envie d'arrêter de jeter, des patrons de magasins, des directeurs RSE. » Un réseau devenu considérable. « Aujourd'hui en France, on a 50 000 commerçants qui travaillent avec nous, dont 8 000 de la grande distribution. »
Ce choix, elle l'a fait après une bascule personnelle. Un virage de carrière né à la naissance de son premier enfant, en pleine période Covid, après des années dans le luxe et la cosmétique. « J'ai eu une révélation à la naissance de mon premier enfant : quel monde je laisse derrière moi. Je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose qui ait du sens. Pouvoir réagir concrètement sur ces chiffres qui n'ont aucun sens, ça fait du bien de se lever tous les matins. »
Elle rend aussi hommage au rôle fondateur de la législation. La loi Garot de 2016 a tout changé, et l'essor de Too Good To Go, dix ans d'existence, coïncide avec son arrivée. « Sans la législation, on n'aurait pas été aussi vite, aussi loin, ça c'est sûr. »
Où agir ? Les marges de manœuvre de la chaîne
Le gaspillage se joue tout au long de la chaîne, du champ à l'assiette. Eve détaille les points d'action. « À la production, il y a certainement des choses à faire. Auprès des industriels, il y a aussi beaucoup de gaspillage, et maintenant on a la possibilité d'acheter auprès d'eux pour que l'utilisateur vienne les sauver sur l'application, c'est ce qu'on appelle les colis. » Mais le plus gros gisement est ailleurs. Le consommateur final représente à lui seul plus d'un tiers du gaspillage alimentaire.
En rayon, les marges de manœuvre varient selon les catégories. « Sur une DDM, avec des dates plus longues, on peut agir plus en amont. Sur le frais en libre-service, ça s'améliore avec la détection des dates et le stickage intelligent. Là où c'est plus difficile, c'est sur les rayons à la coupe, le traiteur. » D'où la montée en puissance des paniers thématiques. « On a écouté les patrons de magasins qui disaient : mon poissonnier a fait sa découpe, sa mise en rayon, et se retrouve à jeter le soir, pas parce que ce ne sont pas de bons produits, mais parce que c'est inhérent au métier. On fait des paniers poissonniers que les utilisateurs viennent sauver. »
Les équipes, premières concernées
C'est peut-être l'angle le plus fort de l'échange : l'impact humain du gaspillage sur les salariés. Une étude menée par Too Good To Go avec Opinion Matter auprès de 300 employés de la grande distribution le confirme. 93 % des salariés expriment un sentiment négatif quand ils jettent des aliments, et 57 % parlent même d'une insatisfaction au travail. « Je ne dis pas que Too Good To Go va régler les problèmes de turnover en grande distribution, ce serait très arrogant de ma part. Mais au moins, on les aide à ressentir un sentiment de fierté. »
Eve raconte une scène parlante. Souvent, la démarche vient des équipes elles-mêmes, pas de la direction. « Un commercial de mon équipe essayait de joindre un patron de Leclerc. À l'accueil, il explique qu'il travaille chez Too Good To Go, et la réaction a été : "Ah là là, merci de nous appeler, on en parle régulièrement avec les équipes, nous on n'a pas envie de jeter, je vais vous aider à avoir un rendez-vous." C'est génial quand ça émane des équipes. » Un constat résumé d'une formule juste. Le dirigeant voit la ligne comptable, l'équipe voit le caddie.