Leclerc, Coopérative U et Auchan ont été auditionnés par la commission d'enquête sénatoriale sur la formation des prix et les marges de la grande distribution. Voici les principales déclarations des dirigeants sur les sujets sensibles : marges nettes, loi Egalim, centrales de services et concurrence.
Les marges nettes : un consensus à 2%
Les trois enseignes ont communiqué des chiffres de marge nette similaires, autour de 2% du chiffre d'affaires. Philippe Michaud, PDG d'E.Leclerc, a déclaré :
« On est à 2 %. On est à peine au-dessus. »
Il a également précisé la politique sociale de l'enseigne :
« On redistribue 25 % des bénéfices aux salariés. »
Dominique Schelcher, président de Coopérative U, a fourni un chiffre encore plus précis :
« Pour 100 € dépensés dans nos magasins, il reste en moyenne 1,94 € à la coopérative : en dessous, le modèle ne tient plus. »
Coopérative U est la seule enseigne à avoir détaillé la décomposition complète : marge brute de 24-25%, dont 12,5% de frais de personnel et 6-7% de frais généraux, aboutissant à une marge nette de 2%.
Marion Libersac, directrice des produits de grande consommation chez Coopérative U, a replacé cette marge dans le contexte de l'inflation :
« Notre marge nette reste stable et fragile, autour de 2 %, ce qui fait que la distribution n'a pas été un moteur de l'inflation, mais un véritable amortisseur pour le pouvoir d'achat. »
Vincent Avignon, directeur des achats chez Auchan, n'a pas communiqué de chiffre global mais a évoqué des situations spécifiques de marges nulles ou négatives sur certains produits.
La critique de la loi Egalim et de l'option 3
L'un des points de convergence entre les trois enseignes concerne la complexité administrative générée par la loi Egalim. Philippe Michaud a résumé :
« On a aujourd'hui autant de juristes que de négociateurs. Cette complexité peut devenir contre-productive. »
Sur l'option 3 – qui permet aux industriels de sanctuariser la matière première agricole sans détailler son origine – Dominique Schelcher a exprimé une critique directe :
« L'option 3 est opaque : elle ne prévoit même pas d'indiquer si la matière première est française ou non. On nous demande de sanctuariser une matière première dont on ne connaît pas l'origine. »
Il a ajouté un principe général sur la nécessité de transparence :
« Sans transparence, il n'y a ni équilibre possible ni sincérité dans les échanges. »
Vincent Avignon a lié cette opacité à des décisions commerciales concrètes, notamment concernant Lactalis :
« C'est l'option 3 d'Egalim. On arrive à rien savoir. C'est d'une opacité terrible. Je retire les produits de l'Actalis qui sont à zéro ou en marge négative. J'estime que ça suffit. Et j'ai tout à fait le droit dans ma politique d'assortiment d'enlever des produits quand j'estime qu'ils ne sont pas rentables. »
Position de Leclerc sur le SRP +10
Philippe Michaud a été le seul dirigeant auditionné à exprimer publiquement une opposition au SRP +10, la règle Egalim qui encadre le seuil de revente à perte :
« Nous avons toujours été contre le SRP +10. Le SRP +10 donnait une inflation autour de 6 % et impactait vraiment les ménages les plus fragiles. »
Il a développé son argumentaire sur les effets de cette régulation :
« Cette régulation rigidifie la construction du prix et limite la concurrence. »
Cette position contraste avec celle de Coopérative U et Auchan, qui respectent formellement cette règle tout en critiquant certains de ses effets.
La guerre des prix comme modèle
Philippe Michaud a défendu le modèle de concurrence par les prix comme bénéfique pour les consommateurs :
« La guerre des prix entre les distributeurs, c'est une garantie fantastique. La pire des choses, ce serait que tout le monde baisse les bras. À la fin, ce sont les 69 millions de Français qui paieraient. »
Il a assumé cette position en conclusion de son audition :
« On n'est pas des grands méchants. On est peut-être des empêcheurs de tourner en rond, et j'ai envie de l'assumer. »
Il a également insisté sur la spécificité du modèle Leclerc :
« E.Leclerc n'est ni un groupe capitalistique ni une structure intégrée, mais une organisation d'indépendants. Le prix bas, c'est notre problème, c'est notre organisation. »
Le rôle de la distribution face aux hausses industrielles
Vincent Avignon a fourni une analyse chiffrée de la période 2020-2025, marquée par de fortes hausses de prix :
« Les industriels ont formulé des hausses allant de 30 à 35 % globalement sur l'alimentaire. Et finalement, la répercussion qu'il y a eue sur les consommateurs est d'environ 20 à 25 %. Et donc la différence entre les deux, c'est finalement le jeu des négociations commerciales. »
Il a précisé l'impact macro-économique de cet écart sur un marché de 175 milliards d'euros passant par la grande distribution : environ 15 milliards d'euros de hausses non répercutées aux consommateurs.
Philippe Michaud a également évoqué la situation de certains rayons :
« Quand on regarde les chiffres de l'Observatoire, certains rayons frais sont à –2 % ou –5 %. »
La transparence comme engagement
Marion Libersac a positionné la transparence comme un axe stratégique de Coopérative U :
« La transparence n'est pas une contrainte pour nous. C'est une nécessité pour établir la confiance dans une chaîne alimentaire souvent perçue à tort ou à raison comme opaque et injuste. »
Dominique Schelcher a rappelé l'historique de son enseigne sur ce sujet :
« Coopérative U a été la première enseigne à décomposer publiquement les prix et à faire de la pédagogie. »
Il a également précisé la position de son enseigne dans le débat sur le partage de la valeur :
« Nous réfutons être la cause principale des déséquilibres de la chaîne de valeur. »
La concurrence déloyale des destockeurs étrangers
Marion Libersac a soulevé la question de la concurrence de distributeurs qui ne sont pas soumis aux mêmes contraintes réglementaires :
« Des destockeurs, souvent étrangers, ne sont pas soumis aux mêmes règles de négociation que les nôtres. On ne se bat pas à armes égales. »
Elle a précisé l'impact concret sur l'activité :
« On a une grosse évasion des consommateurs vers ce type d'entreprise et on n'a pas malheureusement d'actions possibles dans nos magasins, notamment depuis des crozailles sur la partie encadrement des promotions. »
Dominique Schelcher a élargi cette critique à d'autres acteurs :
« Des acteurs comme Action, Temu ou Shein opèrent avec des modèles économiques qui ne respectent pas les mêmes contraintes. »
Le fonctionnement des centrales internationales
Sur les centrales de services internationales, Philippe Michaud a fourni une précision importante concernant leur périmètre :
« Aucune PME ne négocie avec Eurelec. Il faut être présent dans huit pays. »
Cette déclaration confirme que les centrales internationales sont réservées aux fournisseurs multinationaux, tandis que les PME négocient au niveau national.
Concernant Copernic, la centrale de services de Leclerc, il a déclaré :
« Pas de service, pas de facture. Copernic a fait l'objet d'une enquête européenne qui n'a rien trouvé à redire. »
Dominique Schelcher a apporté des précisions sur les revenus générés par les centrales de services de Coopérative U :
« Les revenus issus des services vendus aux industriels représentent quelques millions d'euros, fiscalisés en France. Ces revenus financent nos investissements informatiques, logistiques et la modernisation des outils magasins. Sans ces revenus, nous serions contraints de réduire fortement nos investissements. »
Vincent Avignon a défendu une approche libérale sur la facturation de services :
« Mon menuisier me fait un devis, ce n'est pas parce qu'il m'a fait un devis pour poser mes fenêtres que je vais l'accepter ou que je vais aller me plaindre. Je vais voir ailleurs. C'est la loi de l'offre et la demande. »
La crise du secteur
Dominique Schelcher a dressé un constat général sur l'état de la filière :
« La crise agricole est avant tout une crise de revenus, dans un contexte où les consommateurs subissent eux aussi une forte pression sur le pouvoir d'achat. Toute la chaîne agroalimentaire repose sur un équilibre fragile, dont la solidité dépend des maillons les plus faibles, aujourd'hui tous fragilisés. »
Il a fait un constat rare sur la situation de la distribution elle-même :
« La grande distribution est désormais elle aussi en crise : nous sommes entrés en décommercialisation. »
Il a replacé cette crise dans un contexte économique plus large :
« La désindustrialisation est générale et dépasse largement le seul secteur agroalimentaire. La compétitivité n'est pas un gros mot : c'est une nécessité dans un environnement français devenu très défavorable. »
Marion Libersac a justifié les marges différenciées entre produits par des contraintes opérationnelles :
« Cette différence n'est pas le signe d'un profit caché mais le reflet de coûts opérationnels radicalement différents. »
Le pilotage des prix en réseau
Philippe Michaud a révélé l'existence d'objectifs de positionnement prix imposés aux magasins Leclerc :
« L'objectif, c'est que les magasins soient au minimum à 96 par rapport à la concurrence. »
Cet indice 96 signifie que les magasins doivent être au moins 4% moins chers que leurs concurrents directs.
Marion Libersac a décrit le fonctionnement chez Coopérative U :
« La centrale va faire une préconisation de prix en fonction de la zone de chalandise et de la zone de concurrence du magasin et ensuite l'associé pratique le prix qu'il souhaite dans la capacité du SRP plus 10. »
Ces auditions ont permis aux trois principales enseignes de la distribution française de s'exprimer sur les questions de marges, de régulation et de formation des prix. Si les positions divergent sur certains points – notamment le SRP +10 – des convergences apparaissent sur la critique de l'option 3 d'Egalim, la concurrence des destockeurs étrangers et l'affirmation d'une marge nette autour de 2%.
Les auditions des industriels et des représentants du monde agricole permettront de compléter cette vision et d'éclairer l'ensemble des mécanismes de formation des prix dans la chaîne agroalimentaire.