L'annonce de la possibilité pour les salariés de récupérer plus facilement les invendus alimentaires suscite des réactions contrastées sur le terrain. Si beaucoup y voient une initiative louable contre le gaspillage, d'autres craignent des dérives déjà expérimentées par le passé.
« Quand je vois la tonne de nourriture que je jette chaque matin, cela me rend malade. Des yaourts, du fromage de la veille, et la viande », témoigne une responsable de rayon. Pour cette employée comme pour beaucoup d'autres, cette mesure représente enfin une solution concrète à un problème quotidien.
Un chef de rayon partage ce constat : « C'est une bonne idée quand je vois ce qu'on jette en anti-gaspi. Mais avec des limites, car certains vont en abuser. » Cette ambivalence reflète bien l'état d'esprit général : oui au principe, mais avec des garde-fous.
« Vu les heures qu'on passe et nos salaires, je trouve ça normal », estime une caissière. « C'est toujours mieux que de jeter. Ça permet à tout le monde d'en profiter », ajoute une autre employée qui pratique déjà le partage informel des invendus avec ses collègues.
Des expériences passées qui ont mal tourné
Mais l'enthousiasme est tempéré par de nombreux retours d'expérience négatifs. « C'était le cas avant, mais à cause de certaines personnes qui en profitaient, ça a dû être arrêté », explique un employé de longue date.
Les témoignages sur les abus se multiplient : « Certains mettaient de côté ou abîmaient volontairement les produits - coup de cutter dans les paquets de couches, etc. », raconte un ancien responsable. « Il y avait des employés qui cachaient des produits en réserve pour pouvoir les récupérer après la DLC », confirme une autre salariée.
Un manager se souvient : « On autorisait les employés à vendre à prix réduit des bidons de lessive abîmés. En quelques semaines, on a eu trois fois plus de casse. On a dû tout arrêter et passer par la banque alimentaire. »
L'histoire se répète dans de nombreuses enseignes : « La direction autorisait de mettre en salle de pause les produits à date courte. Certains faisaient exprès de faire tomber les packs de crèmes desserts pour les abîmer. Cet avantage s'est arrêté immédiatement. »
La principale crainte exprimée concerne l'impact sur la gestion des stocks. « Les personnes désirant tirer la couverture à eux ne feront plus les rotations correctement et commanderont trop de marchandises », prévient un chef de rayon.
Un responsable précise : « Dans mon magasin, de nouveaux venus oubliaient volontairement de mettre en rayon les produits chers, ou alors seulement vers la fin de la date de péremption. Une bonne partie n'était pas vendue et hop, c'était du bénéfice pour le personnel. Depuis, ça a été supprimé. »
Au-delà des questions de gestion, c'est l'harmonie dans les équipes qui inquiète. « Ce qui sera mis en anti-gaspi le matin sera récupéré par ceux du soir, et ça créera des jalousies », alerte une hôtesse de caisse. « Entre ceux du matin et ceux de l'après-midi, ça va poser problème », confirme un autre employé.
« Il y aura des crises de jalousie à gogo parce qu'il n'y aura jamais la même chose pour tout le monde », prédit un manager. « Comme il n'y en aura pas pour tout le monde et que les personnes du même secteur se mettront des articles de côté, ça va créer des tensions. »
Des solutions proposées et quelques réussites
Face à ces risques, plusieurs employés proposent des garde-fous. « Il faudrait que ce soit contrôlé, par exemple avec un maximum de 40€ de valeur marchande », suggère une caissière. « Le mieux serait que l'employeur prépare lui-même un sac à remettre à l'employé de manière égale », propose une autre.
Un responsable souligne : « C'est une bonne idée mais il faut trouver une technique pour que tout le monde soit concerné, par tirage au sort ou autre chose. »
Dans quelques enseignes, le système fonctionne déjà de manière informelle. « Mon patron fait déjà ça. Quelques produits qu'on retire, on se les partage entre collègues », témoigne une employée. « Chez nous, c'est déjà le cas depuis des années, c'est juste une question de confiance dans les employés », confirme un gérant de supermarché.
Un autre patron a trouvé une solution originale : « Notre boss a créé un magasin qui récupère les invendus de ses magasins. Ils revendent à moitié prix, puis c'est vendu dans le magasin déstockage. C'est un franc succès. »
Un point sensible émerge : « Du coup, on donnera quoi aux associations ? Resto du Cœur, Secours populaire ? », s'interroge une responsable. Pour certains, la priorité doit rester la solidarité : « C'est mieux de donner à des associations, tout le monde est content. »
« Dans notre magasin, après le passage des associations, il ne reste de toute façon plus rien », relativise un employé.
Pour résumer l'ambiance générale, un manager exprime bien la complexité : « C'est une très bonne idée dans le principe, mais il faut que ce soit bien encadré, sinon c'est voué à l'échec. »
Une employée conclut avec pragmatisme : « Attention à ce que ceux qui passent les commandes ne surgonflent pas les quantités pour en profiter. Le contrôle sera essentiel. »
Entre l'aspiration légitime à réduire le gaspillage, le besoin de pouvoir d'achat des salariés et les risques d'abus déjà constatés par le passé, la mise en place de cette mesure nécessitera un cadrage strict pour éviter de reproduire les échecs antérieurs.